Au début des années trente, la situation politique, autrefois propice à la naissance de projets tels que celui de la piscine, devint tendue et même nettement menaçante. Quelques années plus tard, l'idéologie représentée par la piscine (qui avait rouillé entre temps, sans rien perdre, toutefois, de sa popularité) fut jugée suspecte. La piscine, avec son ambiguïté, sa quasi invisibilité et le mystère insondable de ses activités sociales immergées, prit soudain une dimension subversive.
Au cours d'un meeting clandestin, les architectes maîtres nageurs décidèrent de se servir de la piscine comme moyen d'évasion. Grâce à leur technique désormais bien rodée d'autopropulsion, ils pouvaient se rendre n'importe où dans le monde par la voie des mers.
La logique voulait que leur choix se portât sur l'Amérique, et plus particulièrement sur New York. En un sens, la piscine était un bloc manhattanien réalisé à Moscou qui rejoignait maintenant sa destination première.
Par un beau matin des années trente, en pleine ère stalinienne, les architectes s'éloignèrent de Moscou à bord de la piscine, en nageant inlassablement en direction des bulles dorées du Kremlin.
New York 1976
Le principe des rotations des tâches permettait à chaque architecte/maître nageur d'assumer à tour de rôle le commandement du <<navire>> (avantage refusé par quelques vieux anarchistes irréductibles qui préféraient l'anonymat intègre de leur condition de nageurs permanents à de pareilles responsabilités).
Après quatre décennies de traversée de l'Atlantique, il ne restait presque plus rien des costumes de bain (devant et dos parfaitement identiques, en vertu de la standardisation imposée par un décret de 1922 visant à simplifier et accélérer la production).
Au fil des ans, les vestiaires s'étaient partiellement transformée en <<chambres>>, avec hamac improvisés, etc. Il était surprenant de constater combien, après quarante an de vie en mer, les rapports entre nageurs, loin de s'être stabilisés, conservaient au contraire ce caractère hautement volatile qu'ont popularisé les romans russes ; juste avant l'arrivée à New York, il s'était produit une flambée d'hystérie que les architectes/maîtres nageurs n'avaient pu s'expliquer, sinon comme une réaction tardive au phénomène de vieillissement collectif. Ils faisaient la cuisine sur une installation rudimentaire, se nourrissant de conserves de choux et de tomates, et de poissons que les vagues de l'atlantique faisaient refluer chaque matin dans la piscine (prisonniers dont la capture n'avait rien de facile dans une cage aussi démesurée).
Ils se rendirent à peine compte qu'ils étaient à peine arrivés : tout ce temps ils avaient dû nager en tournant le dos à leur but final, les yeux fixés vers leur point de départ.
Manhattan leur paru étrangement familière. Ces immeubles Chrysler en acier inoxydable, ces empire states Bulding volants, ils les connaissaient depuis toujours en rêve. A l'École, ils avaient eu des visions bien plus audacieuses encore, comme en témoignait avec ironie la présence de la piscine (presque invisible, quasiment submergée sous la pollution de l'Est River):les reflets des nuages jouant à sa surface faisaient d'elle bien plus qu'un simple gratte-ciel, un vrai coin de ciel sur terre.
Seuls manquaient les Zeppelins, qu'ils avaient vu quarante an plus tôt, traverser le ciel de l'Atlantique à une vitesse exaspérante. Ils s'attendaient à les voir flotter au dessus de la métropole, comme un banc de cétacé éthérés. Quand la piscine accosta à proximité de Wall Street, les architectes/maîtres nageurs furent choqués par l'uniformité (d'allure et de comportement) des visiteurs qui déferlèrent sur l'embarcation en se ruant vers les vestiaires et les douches, sans même écouter les consignes des surveillants. Le communisme aurait il atteint l'Amérique pendant leur traversée de l'Atlantique? se demandaient ils horrifiés. Ils retrouvaient là tout ce qu'ils avaient voulu fuir, cette vulgarité, ce manque de personnalité que la nudité même de tout ces hommes d'affaire ne parvenait pas à faire disparaître. (La surprise de les voir circoncis accentua encore cette impression au yeux des russes provinciaux.)
Traumatisés, ils reprire le large pour amener la piscine un peu plus en amont : saumon rouillé, enfin mûr pour déposer son frai.
Trois mois plus tard
Les architectes de New York se sentaient mal à l'aise devant cet afflux soudain de constructivistes (parmi lesquels, quelques célébrités et d'autres que l'on croyait exilés en Sibérie - sinon exécutés - après la visite de Franck Lloyd Wright en URSS, en 1937, pendant laquelle il trahit ses collègues modernistes au nom de l'architecture).
Les New Yorkais n'hésitèrent pas à critiquer la conception de la piscine. Ils étaient tous contre le modernisme maintenant. Oubliant le déclin spectaculaire de la profession, oubliant leur propre inconséquence de plus en plus pathétique, leur production frénétique de résidences campagnardes débilitantes, le mystère illusoire de leur fausses complexités, l'amertume de leur poésie fabriquée et la dérision de leur phraséologie entièrement gratuite, les architectes New Yorkais trouvèrent la piscine trop simple, trop rectiligne, trop ennuyeuse ; il n'y avait aucune allusion historique, aucun ornement, aucun...cisaillement, aucune tension, aucun humour , rien que des lignes droites, des angles droits et la couleur terne de la rouille.( Dans son implacable simplicité, la piscine était pour eux une menace, comme un thermomètre qui pourrait un jour s'introduire dans leurs projets pour prendre la température de leur décadence).
Malgré tout, pour en finir avec la constructivisme, les New Yorkais décidèrent de remettre à leur prétendu collègues, une médaille collective au cours d'une petite cérémonie discrète au bord de l'Eau. Sur fond de gratte-ciel, le sémillant porte parole des architectes prononça une allocution pleine d'affabilité. La médaille, rappela t'il aux nageurs, portait une vieille inscription des années trente, désormais dépassée, mais aucun des architectes New Yorkais n'avait été capable de trouver une nouvelle devise...
Les Russes purent y lire : Le chemin est long de la Terre aux étoiles.
Contemplant les reflets du ciel étoilé dans l'étroit rectangle de leur piscine, l'un des architectes/maîtres nageurs, encore tout dégoulinant d'eau, répondit en leur nom à tous: <<Nous n'avons fait qu'aller de Moscou à New York>>.
Puis plongeant tous dans la piscine, ils reprirent leur formation habituelle.
Cinq minutes plus tard
A la hauteur du Welfare Palace Hotel, le radeau des constructivistes entre en collision avec le radeau de la <<méduse>>. Optimisme contre pessimisme.
L'Acier de la piscine s'enfonce dans le plastique de la sculpture comme un couteau dans du beurre.